Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

La troisième révolution industrielle commencera-t-elle en France

2 Mars 2013, 19:02pm

Publié par Grégory SANT

Figure phare de la prospective mondiale, Jeremy RIFKIN intervenait hier en plénière d’ouverture du Forum Mondial de l’Economie Responsable qui se tient actuellement à Lille sur un thème d’actualité, plein d’avenir : Entreprises responsables, Entreprises rentables. Grâce à l’initiative de l’association nantaise Carbon’At et à la bonne volonté des organisateurs lillois, une retransmission en directe était offerte à l’Ecole des Mines de Nantes et à l’ESA d’Angers.

En lien direct avec son dernier livre, la conférence de Monsieur RIFKIN portait sur le thème suivant : La troisième révolution industrielle : comment le pouvoir latéral va transformer l’énergie, l’économie et le monde.

Si la conférence en tant que telle, de par son format court, était assez moins-disante par rapport à son livre, Il était en revanche intéressant et encourageant de constater que les perspectives qu’il a dressées depuis 2006 sont désormais mondialement connues (il est le très influent président de la Foundation on Economic Trends basée à Washington) et qu’elles sont vécues comme crédibles, non seulement par de nombreux individus sur la planète (c’est mon cas), mais aussi par nombre d’entreprises et désormais d’organisations politiques.

C’est officiellement le cas de l’Union européenne, depuis la déclaration initiale du Parlement européen de 2007 invitant à définir, comme grand projet de l’Europe, l’entrée dans une nouvelle économie post-carbone et post-nucléaire, et dans les étapes qui ont suivi : validation du « paquet énergie-climat » fin 2008 et sollicitation, en 2010, du Conseil européen pour la définition d’un plan législatif complet et des moyens associés pour la mise en œuvre de cette troisième révolution industrielle.

Pour mémoire (je reprends ici des extraits importants de la synthèse élaborée sur Wikipedia), cette « troisième révolution industrielle » popularisée par Jeremy RIFKIN est fondée sur une production d’énergie non plus centralisée, mais « distribuée », l’énergie circulant dans le réseau de manière « intelligente », un peu comme l’information circule dans l’Internet.

Elle naît en effet d’une convergence entre les technologies de la communication (PC puis Internet) qui connectent déjà aujourd’hui un tiers de l’humanité et les technologies des énergies renouvelables ; une révolution qui pourrait ouvrir la porte à une ère post-carbone où le nucléaire, devenu inutile et trop coûteux, serait remplacé par une constellation de micro-centrales mises en réseau, selon le modèle de l’Internet décentralisé.

Cette Troisième Révolution Industrielle (TRI) ouvrirait une ère économique nouvelle, qualifiée de « capitalisme distribué » où des millions d’entreprises, de propriétaires de logement et véhicules deviendraient collaborativement des acteurs de l’énergie. Cette transition énergétique devrait être source de millions d’emplois dits « emplois verts », accompagnant une nouvelle révolution technologique, augmenter considérablement la productivité, sans les inconvénients qu’elle a générés au XXe siècle, tout en atténuant l’impact de l’humanité sur le dérèglement climatique.

Concrètement, la TRI dessinée par J. RIFKIN repose sur 5 piliers complémentaires qui doivent impérativement être développés à la même vitesse et ampleur afin de pouvoir synergiser. Réunis, ils constituent un tout indivisible, à la fois « une plate-forme technologique indivisible et un système émergent dont les propriétés et fonctions diffèrent qualitativement de la somme de ses parties » ; ainsi qu’« un nouveau paradigme économique capable de transformer le monde ». A mettre en action sans attendre, dès aujourd’hui.

Ces 5 piliers sont les suivants :

  1. La transition d’un régime d’énergies carbonées ou nucléaire vers les énergies renouvelables. Ces énergies ne sont encore qu’une faible part du bouquet énergétique, mais elles se développent vite, leur coûts diminuent, les rendant plus concurrentielles, surtout si on internalise les coûts environnementaux et de sécurité dans les sources dites « classiques » (pétrole, gaz, charbon et nucléaire).
  2. Reconfigurer les infrastructures et bâtiments (180 millions de bâtiments rien qu’en Europe) en mini-centrales électriques collectant in situ des énergies renouvelables ; au profit d’une production décentralisée d’énergies, proche des endroits où on en a besoin.
    Des percées technologiques permettent déjà de multiplier des bâtiments à énergie positive. Des implications commerciales et économiques énormes concernent les secteurs de l’immobilier, des bâtiments et travaux publics et autres industries, partout. Dans les 20 ans à venir, des millions de bâtiments (maisons, bureaux, bâtiments publics, zones d’activité) pourront à la fois accueillir des gens et des activités et produire de l’énergie à partir du soleil, du vent, de l’eau (énergie des vagues et des marées, hydroélectricité), des déchets organiques ou de la géothermique, pour eux-mêmes et en partageant le surplus là où il peut être utile.
  3. « Installer dans chaque bâtiment et dans toute infrastructure de la société des technologies de l’hydrogène et d’autres moyens de stockage pour conserver l’énergie renouvelable intermittente et garantir la satisfaction de la demande par une offre fiable et continue d’électricité verte ».
    Pour maximiser les énergies renouvelables et en minimiser les coûts, il faut en effet rapidement développer des méthodes de stockage facilitant la conversion de source d’énergie intermittente dans des matériels fiables et partagés (ex. : batteries, remontée d’eau par pompage-returbinage, stockage d’hydrogène qui semble être une solution d’avenir pour le stockage ou transport, etc.).
  4. Le développement de Smart grids et intergrids, grâce à une technologie inspirée d’Internet connectant les réseaux énergétiques et électriques (devenus bi-directionnels) en un réseau unique et intelligent. Le réseau électrique sera son propre réseau informationnel. Ceci implique que toutes les mini-centrales de productions d’énergie soient équipées d’un module électronique dans un esprit d’interopérabilité.
  5. La transition des flottes de transport vers des véhicules hybrides ou à pile à combustible, pour tous les véhicules motorisés, chaque véhicule pouvant acheter et vendre de l’électricité en se connectant au réseau Smart grid. Ce réseau est continental et marin (hydrogène ou électricité produits par les éoliennes offshore et énergies marines. Il est ouvert et interactif ; chaque batterie ou réservoir d’hydrogène de véhicule ou navire y joue aussi potentiellement : 1) un rôle de réservoir « tampon » du réseau, et 2) un rôle de transporteur d’énergie. Tout véhicule connectable peut – selon les moments – prélever de l’énergie dans le réseau, ou lui en fournir (à partir de ses réserves inutilisées et/ou à partir de modules photovoltaïques.

Pour J. RIFKIN, il est clair que cette vision est la seule solution mondiale possible à la crise énergétique, économique et climatique. La facture de 200 ans d’une économie de consommation/combustion de ressources non renouvelables nous emmène, en effet, au bord du gouffre avec des changements climatiques, si considérables et soudains, que ce sont l’ensemble des éco-systèmes qui sont en péril, espèce humaine incluse. Si les prévisions, initialement de + 2° puis + 3° et maintenant + 5° à l’horizon 2050 se réalisent, c’est bien la 6ème extinction de la vie sur terre qui est programmée.

Pour être « au rendez-vous du futur », il considère qu’il nous reste une « fenêtre de 10 ans » pour inverser la tendance et résoudre le défi majeur qui se pose à notre survie même.  Il s’agit désormais de raisonner collectivement « en tant qu’espèce » : les technologies sont prêtes et la nouvelle génération possède déjà cette « conscience biosphérique » que n’ont pas leurs aînés, conditionnés en tant qu’ « êtres religieux et nationalistes ». Les deux générations doivent s’associer, la passion des jeunes et la sagesse des anciens, pour mettre en œuvre dès maintenant cette transition.

Condition sine qua non, l’ouverture des esprits… Inutile de dire que les actuels débats nationaux sont, par contraste, d’un archaïsme sidérant, qu’ils portent :

- sur la « compétitivité » : laquelle ? Celle du modèle capitalistique d’Adam Smith (14% de la productivité selon RIFKIN) – cf rapport Gallois – ou bien celle des lois énergétiques (thermo dynamiques) qui fondent l’essentiel de l’économie (86% de la productivité) ?

- sur la « croissance » : laquelle ? Celle du PIB avec sa logique destructive du « toujours plus » indifférencié (RIFKIN le nomme désormais CIB pour Coût Intérieur Brut) ? Ou bien une croissance enfin qualitative s’appuyant sur une vision globale des activités négatives pour l’humanité, devant s’arrêter, et des actions positives, devant focaliser toutes les énergies humaines et financières.

- sur les investissements à prioriser dans une économie de transition : le temps n’est plus à faire de nouveaux aéroports, ponts ou routes, dans la logique morte des trente glorieuses (Notre Dame des Landes ?), quand nous avons tant à faire pour mettre en place une infrastructure industrielle nous permettant d’accéder à la sécurité énergétique, économique et climatique et de redonner à notre espèce une chance de survie.

Désormais, J. RIFKIN dispose d’une équipe mondiale de développement économique travaillant de concert avec des villes, des régions et des gouvernements nationaux pour élaborer des plans directeurs pour une économie de transition vers une société post-carbone et pour les infrastructures nécessaires à une troisième révolution industrielle.

Des « Masters plans » ont ainsi été développés depuis 2009 pour les villes de San Antonio (Texas) et Rome. C’est dans une telle démarche que la région Nord-Pas de Calais déclare vouloir s’engager, ce qui est naturellement tout un symbole pour un territoire emblématique de la 1ère révolution industrielle.

Monsieur Philippe VASSEUR, président de la CCI Nord-Pas de Calais et organisateur du World Forum de Lille, a été très volontariste dans son introduction, rappelant que le « business as usual » était définitivement révolu depuis 2008. Il a notamment cité Klaus SCHWAB, le fondateur du forum de DAVOS (Forum économique mondial) qui déclarait très clairement dans l’édition 2012 que « le capitalisme sous sa forme actuelle n’a plus sa place dans le monde ».

En tout état de cause, et même d’un point de vue strictement économique, le modèle historique ne peut, en effet, se perpétuer avec un PIB mondial multiplié par 3 ou 4, avec la Chine et l’Inde supplantant rapidement les Etats Unis comme premières puissances économiques et une démographie explosive de 9 milliards d’habitants à la mi-siècle.

Comme l’indiquait lui-même Monsieur SCHWAB, la conception et la mise en place d’un nouveau modèle « commence par le rétablissement d’un sens global de la responsabilité ». Contrairement à la réflexion souvent entendue du « On verra plus tard » postulant que la crise est un obstacle à la responsabilité, Monsieur VASSEUR considère au contraire que « la responsabilité est la réponse à la crise », car elle constitue l’élément clé du nouveau modèle.

Si « la rentabilité reste et restera la première responsabilité du chef d’entreprise », cette rentabilité « ne peut à l’avenir qu’être la conséquence de la responsabilité globale ». Pour lui, l’un des buts du Forum mondial de Lille est précisément de démontrer par la preuve cette nouvelle équation, afin de provoquer une « contagion par l’exemple ». Cf. les bonnes pratiques mises en ligne sur le site du réseau Alliances, la dynamique association d’entreprises du Nord pour la responsabilité sociétale et environnementale (organisatrice de l’événement).

A l’issue du Forum, la Région rentrera, selon les dires de Monsieur VASSEUR, dans une période de travail de 9 mois pour l’édification d’un « Master Plan » régional. Il s’agit de « faire du Nord-Pas de Calais la première région à s’engager dans la troisième révolution industrielle, en faire une région pionnière ». Une ambition qu’a confirmée Daniel PERCHERON, président du Conseil Régional.

Une démarche territoriale à suivre de près et qui devrait faire des émules… Début octobre, Monsieur RIFKIN était d’ailleurs en Bretagne où il a déclaré : « La Bretagne a lancé un certain nombre de programmes et d’initiatives notables en faveur du développement durable. Elle doit s’en servir pour définir un schéma directeur et devenir une région pilote… ».
Et les Pays de la Loire ? La démarche de référentiel RSE, aussi légitime qu’elle soit, ne remplace bien sûr pas la vision. L’avenir ne sera jamais une norme, mais, à l’inverse, une vision du futur, une création de l’imaginaire, à mettre en action, dans l’ici et maintenant. « Here and now » dirait J.

Commenter cet article